La Coupe et les lèvres

27 janvier 2016

Mise en place des décors par les deux scénographes (Heidi et Cecilia) et les deux régisseurs (Sébastien et Kamardine)

Publié par La Coupe et les Lèvres - projet cinématographique dans Non classé

Travaux pour l’appartement des personnages de Yohan (joué par Romain) et d’Ezra (joué par Youssouf).

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27 janvier 2016

Pas de recul – note sur le jeu (Johanna)

Publié par La Coupe et les Lèvres - projet cinématographique dans Non classé

Les cinq personnages de nos trois fictions n’ont pas de recul sur ce qu’ils vivent. N’ayant pas la capacité d’analyser leur situation respective, ils ne trouvent pas les mots pour s’exprimer.

Là où un certain théâtre de texte, le théâtre dit « de la parole » nous donne à voir des personnages qui disent tout ce qu’ils pensent et tout ce qu’ils font (exemple: le théâtre de Shakespeare, où les personnages vont même jusqu’à informer le public qu’ils s’apprêtent à mentir), le travail que nous entreprenons ici est un travail de fond.

Les personnages ne sont pas ce qu’ils disent, ni ce qu’ils montrent à voir. Ils ne « montrent » rien, d’ailleurs.

Ils sont tout ce qui leur échappe, toutes les manifestations de leur intériorité sur laquelle ils n’ont aucune prise parce qu’ils ne parviennent tout simplement pas à la comprendre.

C’est donc un défi de taille que nous nous lançons au niveau du travail d’acteurs, et de direction d’acteurs. Il s’agira d’enrichir le plus possible un imaginaire commun, afin que puisse transpirer le réel.

photo Lise Sarfati

photo Lise Sarfati

 

« Ainsi vivions-nous, dans un brouillard perpétuel, sans voir la position dans laquelle nous nous trouvions. Si ce qui est arrivé n’était pas arrivé, et si j’avais continué à vivre ainsi jusqu’à ma vieillesse, j’aurais pensé encore en mourant que j’avais mené une bonne vie, pas particulièrement bonne, mais pas mauvaise non plus, celle de tout le monde ; je n’aurais pas compris l’abîme de malheur et l’odieux mensonge dans lequel je me débattais. »

Tolstoï, La Sonate à Kreutzer

27 janvier 2016

Différents textes autour de l’insomnie – réf. pour le personnage d’Ezra

Publié par La Coupe et les Lèvres - projet cinématographique dans Non classé

« Moi je quitte un lit rendu aride, fade et absolument inhospitalier par l’insomnie, et je côtoie des abîmes de misère, comme un somnambule divaguant au bord d’une gouttière. »

Michel Tournier, Le Roi des Aulnes

photo Gregory Crewdson

photo Gregory Crewdson

« Qui ne dort pas cherche une porte

Dans le mur des obsessions

Qui des deux sera la plus forte

L’ombre ou l’imagination »

ARAGON, Elsa

21 janvier 2016

Grenoble / Villeneuve / Appartement d’Ezra et de Yohan

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21 janvier 2016

Note sur le personnage de Léa (Johanna)

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« Léa
Elle est pas terroriste
Elle est pas anti-terroriste »

Premières lueurs. Partir.

Il y a des bananes sur le buffet.
En mettre deux dans le sac à dos.

Ne pas faire de bruit, ne pas la réveiller.

Maquillage dans la salle de bain. Boucles d’oreilles. Bracelets. Collier. C’est bon.

Descente des escaliers et porte qui s’ouvre. Sortir.

Le froid qui pince le nez. L’air froid dans le noir qui s’efface, qui devient rose et jaune, qui fait apparaître les choses. L’odeur du froid.

« Elle est pas intégriste
Elle est pas seule sur Terre
Elle est pas commode »

Bouger. Marcher. Les oiseaux, ils chantent.

Aller voir la neige. Se rapprocher des montagnes. Être de retour pour le déjeuner. Ah oui, et passer prendre une bouteille de lait au Carrefour.

Le froid pince. Mais le corps va vite s’adapter, se mettre au diapason.

L’air et le corps. L’air et le corps vont s’adapter l’un à l’autre. Mais quand même. Mettre ses gants. Rajuster son bonnet.

Ça y est. Le soleil sort un peu. On commence à y voir vraiment.

Il y a des mecs qui sont dehors, eux aussi. Pas possible d’être vraiment seule. De régner seule, ici. Aller voir les montagnes, vite.

Croiser des voitures. Enjamber les routes. Se dépêcher. On n’ira jamais jusqu’aux montagnes. Pas le temps. Se rapprocher, donc. Courir, c’est mieux.

Courir, encore. Encore. Encore un peu.

« Elle est passe temps
Elle est pas stable
Elle est passable
Elle est pas partout

Elle dit qu’elle partira
Elle est même pas revenue »

Quand je serai dans la police, je serai toujours à l’heure le matin. J’espère que je travaillerais très tôt le matin, que je pourrais voir les premières lueurs et Villeneuve qui dort encore alors que moi je serais là, réveillée et prête. Je serais toujours en avance sur le soleil. Je serais toujours prête.

Villeneuve qui dort encore et moi qui serais là, à attendre que ça sorte de son lit. Le soleil et les gens. Je suis la gardienne de la paix. Je suis là et je protège, j’accueille le réveil avec mes yeux qui connaissent.

Je ne veux pas partir.

Ici, c’est chez moi. Je ne partirai jamais. Les gens verront.

Juré, craché.

21 janvier 2016

Anne Sylvestre- Les gens qui doutent

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Une chanson qui parle de tous ces cœurs faibles…

(Rémi).

19 janvier 2016

Note sur notre première journée à Grenoble (Johanna)

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18 janvier 2016

Départ de Strasbourg en train pour les acteurs, Cécilia (scénographe/costumière), Manon (assistante réalisation) et Kamardine (régisseur), accompagnés par Dominique Lecoyer (directrice des études du TNS).

Heidi (également scénographe/costumière), Sébastien (régisseur général du projet) et Caroline (réalisatrice) sont déjà sur place, et nous attendent à Grenoble.

Youssouf, l’un des acteurs, est venu en train de Paris.

Nous nous sommes tous dispersés vendredi soir, il y a à peine deux jours, et nous nous retrouvons à la MC2 de Grenoble avec le même éclat dans les yeux : « ici, c’est autre chose; enfin nous y sommes; le projet se matérialise, la ville est là, les gens sont là, ça se rapproche, ça se concrétise et ça se sent. »

On est accueilli très chaleureusement par l’équipe de la MC2, avec un pot et des sourires. On se fait la bise, on se parle, on se rencontre. Le théâtre est immense, porte une histoire que l’on écoute.

On visite les quatre salles, avec leurs scènes et leurs architectures singulières. L’une d’elle, entièrement refaite, était lors de sa construction un disque tournant avec le public dessus. Elle portait le nom de « salle d’art et d’essais ». Il y a aussi un auditorium avec une acoustique incroyable. On se balade et on regarde émerveillés, incrédules, heureux.

Puis nous allons tous à la Villeneuve, lieu choisi pour le tournage et dans lequel nous allons vivre pendant trois semaines.

Trois semaines. Ce n’est pas un séjour, c’est un vrai temps de vie. Un temps nécessaire pour se concentrer, découvrir, apprendre et chercher. Ensemble.

Dernière réunion après le dîner pour le planning de la semaine et un point technique.

Youssouf, qui partage l’appartement avec moi, est excité comme une puce.

En faisant nos lits, on discute de la question du cadre, de comment jouer avec cette découpe de l’image qui n’existe pas au théâtre, où le champ de vision, même cadré par la lumière, n’est jamais autonome et subjectif comme au cinéma.

Le cadre nous échappe, on ne peut pas aller contre. Il faudra apprendre à jouer avec. À se laisser « prendre ».

Comment garder le contrôle de l’image? Comment ne pas se faire voler une grande part de la narration?

Au théâtre, on dit : « le jeu au théâtre ».

Au cinéma, on dit : le jeu « face » à la caméra.

« Face à », donc.

Et c’est exactement cela, « jouer face à » que nous allons devoir tenter de comprendre.

Demain, nous rencontrerons les trois comédiens amateurs qui vont se joindre à nous dans les fictions que nous allons créer.

La journée s’achève. Certains lisent et écrivent. D’autres se filment avec de petites caméras, essayent des trucs dans leur chambre, réfléchissent. D’autres encore discutent, planifient, organisent.

L’heure du coucher approche, et l’on sent dans toutes les chambres une tendre ébullition, quelque chose comme de l’excitation mêlée de joie.

La neige tombe sur Villeneuve. La neige tombe dans le noir de la nuit.

15 janvier 2016

Le moine noir, Tchekhov

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Voici une nouvelle de Tchékhov qui fait incroyablement penser à l’histoire d’Emma et moi.

Pour ceux que ça intéresse…

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Bon week-end!

Rémi.

7 janvier 2016

Pauvre petit garçon

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BUZZATI, Le K, « Pauvre Petit garçon »

Comme d’habitude, Mme Klara emmena son petit garçon, cinq ans, au jardin public, au bord du fleuve. Il était environ trois heures. La saison n’était ni belle ni mauvaise, le soleil jouait à cache-cache et le vent soufflait de temps à autre, porté par le fleuve.
On ne pouvait pas dire non plus de cet enfant qu’il était beau, au contraire, il était plutôt pitoyable même, maigrichon, souffreteux, blafard, presque vert, au point que ses camarades de jeu, pour se moquer de lui, l’appelaient Laitue. Mais d’habitude les enfants au teint pâle ont en compensation d’immenses yeux noirs qui illuminent leur visage exsangue et lui donnent une expression pathétique. Ce n’était pas le cas de Dolfi; il avait de petits yeux insignifiants qui vous regardaient sans aucune personnalité.
Ce jour-là, le bambin surnommé Laitue avait un fusil tout neuf qui tirait même de petites cartouches, inoffensives bien sûr, mais c’était quand même un fusil ! Il ne se mit pas à jouer avec les autres enfants car d’ordinaire ils le tracassaient, alors il préférait rester tout seul dans son coin, même sans jouer. Parce que les animaux qui ignorent la souffrance de la solitude sont capables de s’amuser tout seuls, mais l’homme au contraire n’y arrive pas et s’il tente de le faire, bien vite une angoisse encore plus forte s’empare de lui.
Pourtant quand les autres gamins passaient devant lui, Dolfi épaulait son fusil et faisait semblant de tirer, mais sans animosité, c’était plutôt une invitation, comme s’il avait voulu leur dire : « Tiens, tu vois, moi aussi aujourd’hui j’ai un fusil. Pourquoi est-ce que vous ne me demandez pas de jouer avec vous? »
Les autres enfants éparpillés dans l’allée remarquèrent bien le nouveau fusil de Dolfi. C’était un jouet de quatre sous mais il était flambant neuf et puis il était différent des leurs et cela suffisait pour susciter leur curiosité et leur envie. L’un d’eux dit :
« Hé ! vous autres !… vous avez vu la Laitue, le fusil qu’il a aujourd’hui ? »
Un autre dit:
« La Laitue a apporté son fusil seulement pour nous le faire voir et nous faire bisquer mais il ne jouera pas avec nous. D’ailleurs il ne sait même pas jouer tout seul. La Laitue est un cochon. Et puis son fusil, c’est de la camelote !
- Il ne joue pas parce qu’il a peur de nous», dit un troisième.
Et celui qui avait parlé avant :
« Peut-être, mais n’empêche que c’est un dégoûtant ! »
Mme Klara était assise sur un banc, occupée à tricoter, et le soleil la nimbait d’un halo. Son petit garçon était assis, bêtement désœuvré, à côté d’elle, il n’osait pas se risquer dans l’ allée avec son fusil et il le manipulait avec maladresse. Il était environ trois heures et dans les arbres de nombreux oiseaux inconnus faisaient un tapage invraisemblable, signe peut-être que le crépuscule approchait.
« Allons, Dolfi, va jouer, l’encourageait Mme Klara, sans lever les yeux de son travail.
- Jouer avec qui ?
- Mais avec les autres petits garçons, voyons ! vous êtes tous amis, non ?
- Non, on n’est pas amis, disait Dolfi. Quand je vais jouer ils se moquent de moi.
- Tu dis cela parce qu’ils t’appellent Laitue ?
- Je veux pas qu’ils m’appellent Laitue !
- Pourtant moi je trouve que c’est un joli nom. A ta place, je ne me fâcherais pas pour si peu. »
Mais lui, obstiné :
« Je veux pas qu’on m’appelle Laitue ! »
Les autres enfants jouaient habituellement à la guerre et ce jour-là aussi. Dolfi avait tenté une fois de se joindre à eux, mais aussitôt ils l’avaient appelé Laitue et s’étaient mis à rire. Ils étaient presque tous blonds, lui au contraire était brun, avec une petite mèche qui lui retombait sur le front en virgule. Les autres avaient de bonnes grosses jambes, lui au contraire avait de vraies flûtes maigres et grêles. Les autres couraient et sautaient comme des lapins, lui, avec sa meilleure volonté, ne réussissait pas à les suivre. Ils avaient des fusils, des sabres, des frondes, des arcs, des sarbacanes, des casques. Le fils de l’ingénieur Weiss avait même une cuirasse brillante comme celle des hussards. Les autres, qui avaient pourtant le même âge que lui, connaissaient une quantité de gros mots très énergiques et il n’osait pas les répéter. Ils étaient forts et lui si faible.
Mais cette fois lui aussi était venu avec un fusil.
C’est alors qu’après avoir tenu conciliabules les autres garçons s’approchèrent :
« Tu as un beau fusil, dit Max, le fils de l’ingénieur Weiss. Fais voir. »
Dolfi sans le lâcher laissa l’autre l’examiner.
« Pas mal », reconnut Max avec l’autorité d’un expert.
Il portait en bandoulière une carabine à air comprimé qui coûtait au moins vingt fois plus que le fusil. Dolfi en fut très flatté.
« Avec ce fusil, toi aussi tu peux faire la guerre, dit Walter en baissant les paupières avec condescendance.
- Mais oui, avec ce fusil, tu peux être capitaine », dit un troisième.
‘ » Et Dolfi les regardait émerveillé. Ils ne l’avaient pas encore appelé Laitue. Il commença à s’enhardir.
Alors ils lui expliquèrent comment ils allaient faire la guerre ce jour-là. Il y avait l’armée du général Max qui occupait la montagne et il y avait l’armée du général Walter qui tenterait de forcer le passage. Les montagnes étaient en réalité deux talus herbeux recouverts de buissons ; et le passage était constitué par une petite allée en pente. Dolfi fut affecté à l’armée de Walter avec le grade de capitaine. Et puis les deux formations se séparèrent, chacune allant préparer en secret ses propres plans de bataille.
Pour la première fois, Dolfi se vit prendre au sérieux par les autres garçons. Walter lui confia une mission de grande responsabilité : il commanderait l’avant-garde. Ils lui donnèrent comme escorte deux bambins à l’air sournois armés de fronde et ils l’expédièrent en tête de l’armée, avec l’ordre de sonder le passage : Walter et les autres lui souriaient avec gentillesse. D’une façon presque excessive.
Alors Dolfi se dirigea vers la petite allée qui descendait en pente rapide. Des deux côtés, les rives herbeuses avec leurs buissons. Il était clair que les ennemis, commandés par Max, avaient dû tendre une embuscade en se cachant derrière les arbres. Mais on n’apercevait rien de suspect.
« Hé ! capitaine Dolfi, pars immédiatement à l’attaque, les autres n’ont sûrement pas encore eu le temps d’arriver, ordonna Walter sur un ton confidentiel. Aussitôt que tu es arrivé en bas, nous accourons et nous y soutenons leur assaut. Mais toi, cours, cours le plus vite que tu peux, on ne sait jamais… »
Dolfi se retourna pour le regarder. Il remarqua que tant Walter que ses autres compagnons d’armes avaient un étrange sourire. Il eut un instant d’hésitation.
« Qu’ est-ce  qu’ il y a ? demanda-t-il.
- Allons, capitaine, à l’ attaque ! intima le général.
Au même moment, de l’autre côté du fleuve invisible, passa une fanfare militaire. Les palpitations émouvantes de la trompette pénétrèrent comme un flot de vie dans le cœur de Dolfi qui serra fièrement son ridicule petit fusil et se sentit appelé par la gloire.
« A l’ attaque, les enfants ! » cria t-il, comme il n’aurait jamais eu le courage de le faire dans des conditions normales.
Et il se jeta en courant dans la petite allée en pente.
Au même moment un éclat de rire sauvage éclata derrière lui. Mais il n’eut pas le temps de se retourner. Il était déjà lancé et d’un seul coup il sentit son pied retenu. A dix centimètres du sol, ils avaient tendu une ficelle.
Il s’étala de tout son long parterre, se cognant douloureusement le nez. Le fusil lui échappa des mains. Un tumulte de cris et de coups se mêla aux échos ardents de la fanfare. Il essaya de se relever mais les ennemis débouchèrent des buissons et le bombardèrent de terrifiantes balles d’argile pétrie avec de l’ eau. Un de ces projectiles le frappa en plein sur l’oreille le faisant trébucher de nouveau. Alors ils sautèrent tous sur lui et le piétinèrent. Même Walter, son général, même ses compagnons d’armes !
« Tiens! Attrape, capitaine Laitue. »
Enfin il sentit que les autres s’enfuyaient, le son héroïque de la fanfare s’estompait au delà du fleuve. Secoué par des sanglots désespérés il chercha tout autour de lui son fusil. Il le ramassa. Ce n’était plus qu’un tronçon de métal tordu.  Quelqu’un avait fait sauter le canon, il ne pouvait plus servir à rien.

Avec cette douloureuse relique à la main, saignant du nez, les genoux couronnés, couvert de terre de la tête aux pieds, il alla retrouver sa maman dans l’allée.
« Mon Dieu! Dolfi, qu’est-ce que tu as fait ? »
Elle ne lui demandait pas ce que les autres lui avaient fait mais ce qu’il avait fait, lui. Instinctif dépit de la brave ménagère qui voit un vêtement complètement perdu. Mais il y avait aussi l’ humiliation de la mère : quel pauvre homme deviendrait ce malheureux bambin? Quelle misérable destinée l’ attendait ? Pourquoi n’avait-elle pas mis au monde, elle aussi, un de ces garçons blonds et robustes qui couraient dans le jardin ? Pourquoi Dolfi restait-il si rachitique? Pourquoi était-il toujours si pâle? Pourquoi était-il si peu sympathique aux autres? Pourquoi n’avait-il pas de sang dans les veines et se laissait-il toujours mener par les autres et conduire par le bout du nez? Elle essaya d’imaginer son fils dans quinze, vingt ans. Elle aurait aimé se le représenter en uniforme, à la tête d’un escadron de cavalerie, ou donnant le bras à une superbe jeune fille, ou patron d’une belle boutique, ou officier de marine. Mais elle n’y arrivait pas. Elle le voyait  toujours assis un porte-plume à la main, avec de grandes feuilles de papier devant lui, penché sur le banc de l’ école, penché sur la table de la maison, penché sur le bureau d’une étude poussiéreuse. Un bureaucrate, un petit homme terne. Il serait toujours un pauvre diable, vaincu par la vie.
« Oh! le pauvre petit! » s’ apitoya une jeune femme élégante qui parlait avec Mme Klara.
Et secouant la tête, elle caressa le visage défait de Dolfi.
Le garçon leva les yeux, reconnaissant, il essaya de sourire, et une sorte de lumière éclaira un bref instant son visage pâle. Il y avait toute l’amère solitude d’une créature fragile, innocente, humiliée, sans défense; le désir désespéré d’un peu de consolation; un sentiment pur, douloureux et très beau qu’il était impossible de définir. Pendant un instant – et ce fut la dernière fois -, il fut un petit garçon doux, tendre et malheureux, qui ne comprenait pas et demandait au monde environnant un peu de bonté.
Mais ce ne fut qu’un instant. « Allons, Dolfi, viens te changer! » fit la mère en colère, et elle le traîna énergiquement, à la maison.
Alors le bambin se remit à sangloter à cœur fendre, son visage devint subitement laid, un rictus dur lui plissa la bouche.
« Oh ! ces enfants! quelles histoires ils font pour un rien! s’exclama l’autre dame agacée en les quittant. Allons, au revoir, madame Hitler! »

7 janvier 2016

Paul Berman

Publié par La Coupe et les Lèvres - projet cinématographique dans Non classé

Nous, les modernes, croyons en la doctrine des « causes profondes », selon laquelle de fortes pressions sociales sont toujours à l’origine de la rage meurtrière, mais les poètes de l’Antiquité ne voyaient pas les choses de cette manière. Ils considéraient la rage meurtrière comme un trait constant de la nature humaine. Ils pensaient, comme l’a écrit André Glucksmann, que « le principe destructeur nous habite ». Ou alors ils attribuaient cette fureur à des dieux irascibles dont les motivations, emportées et fantasques, ne nécessitaient aucune explication.

Pour les poètes, n’importe qui était susceptible de plonger dans une rage meurtrière – un peuple vaincu, une femme blessée ou une victime des dieux. C’est la rage elle-même qui suscita leur attention, non pas ses origines ou ses causes supposées. Ils consacrèrent toute leur science, poétique, à l’examen de la fureur : à ses rythmes, ses mètres, son vocabulaire, ses nuances, ses degrés d’intensité. L’Enéide est aussi bien une traversée de la Méditerranée qu’un parcours à travers les différentes mutations de cette rage.

Nous, les modernes, préférons néanmoins les chercheurs en sciences sociales aux poètes, parce que nous pensons fondamentalement que le monde est soumis à une certaine logique impersonnelle de cause à effet, que les sciences sociales précisément nous révèlent. Nous sommes convaincus que, si un mouvement terroriste se déchaîne à travers le monde, sa cause est nécessairement à chercher dans un principe de destruction extérieur aux terroristes eux-mêmes.

Il y a autant de « causes profondes » du terrorisme islamiste qu’il y a d’experts en sciences sociales. Et elles disent tout et son contraire

Nous nous tournons alors vers les spécialistes en sciences sociales qui, apparemment, n’ont aucune difficulté à en cerner la cause : c’est une question d’identité professionnelle. Que nous disent les économistes ? Que la folie terroriste a bien une cause profonde : la pauvreté. Et les géographes ? Que c’est l’aridification du Moyen-Orient qui a provoqué cette vague de terrorisme. Il y a autant de « causes profondes » du terrorisme islamiste qu’il y a d’experts en sciences sociales. Et elles disent tout et son contraire.

On nous explique que la cause profonde du djihad islamiste est l’invasion et l’occupation militaire de puissances étrangères, comme en Tchétchénie et en Palestine, alors même qu’à Rakka, et ailleurs qu’en Syrie, ce sont les djihadistes eux-mêmes qui représentent des occupants étrangers. On nous dit que le chaos qui suivit le renversement des dictateurs ayant sévi pendant des décennies est à l’origine des mouvements terroristes, comme en Libye, alors que, dans le cas des terroristes marocains, c’est la frustration suscitée par l’impossibilité de renverser la monarchie qui est en cause. On nous explique que c’est le despotisme du général Sissi qui a entraîné l’explosion du terrorisme en Egypte, mais que c’est la fin du despotisme de Ben Ali qui en est la cause en Tunisie. On nous dit que le sionisme est la cause du terrorisme islamiste partout dans le monde, mais, en Syrie, les leaders mondiaux de l’antisionisme nous ont fait comprendre que, au final, ils préféraient se massacrer entre eux.

Contradictoires et fantasques

Avant 2011, on considérait que la présence américaine en Irak était à l’origine du terrorisme qui sévissait dans une partie du monde ; après 2011, c’est le retrait américain qui en est devenu responsable. Les inégalités économiques expliquent tout… comme les contrariétés de la vie dans les républiques égalitaires scandinaves. Le chômage explique tout ? Pourtant des terroristes surgissent au Royaume-Uni, où le taux de chômage est remarquablement bas. Le manque d’éducation explique tout ? Pourtant l’Etat islamique est dirigé par un homme diplômé en sciences islamiques, qui est à la tête du réseau de propagande sur Internet et sur les médias sociaux le plus sophistiqué du monde.

On nous dit que l’islamophobie est la cause du terrorisme islamiste – alors que l’immense majorité des terroristes islamistes viennent de pays musulmans où l’islamophobie n’est vraiment pas le problème. Ailleurs dans le monde, en France, par exemple, c’est l’exigence intolérante faite aux immigrés de se conformer à la culture française qui aurait fait naître le terrorisme islamiste ; au Royaume-Uni, ce serait au contraire le refus multiculturaliste d’exiger d’eux une adaptation.

Il se pourrait que ce soit la doctrine des causes profondes elle-même, telle qu’elle se trouve développée en sciences sociales, qui échoue totalement à cerner les causes du terrorisme

Les causes profondes du terrorisme islamiste se révèlent, au bout du compte, aussi nombreuses que les divinités antiques, et aussi contradictoires et fantasques qu’elles. Il se pourrait que ce soit la doctrine des causes profondes elle-même, telle qu’elle se trouve développée en sciences sociales, qui échoue totalement à cerner les causes du terrorisme.

Les investigations des sciences sociales réussissent à peine à identifier ce que Glucksmann appelait des « circonstances favorables », qu’il serait certainement crucial de connaître, si seulement nous parvenions à distinguer les interprétations valides des interprétations fallacieuses. Et pourtant, même la synthèse la plus pertinente et la mieux renseignée des circonstances favorables ne pourra jamais nous amener au cœur du sujet, à savoir la rage.

Doctrine antipoétique

C’est pourquoi la doctrine des causes profondes est profondément erronée. Elle encourage à prêter attention à tout sauf aux rythmes, aux mètres, au vocabulaire, aux intensités émotionnelles et aux nuances de la rage terroriste elle-même, c’est-à-dire à l’idéologie islamiste et à ses modes d’expression. La rage terroriste repose sur la haine, et la haine est une émotion qui est aussi un discours, en l’occurrence un discours élaboré composé de tracts, de poèmes, de chants, de sermons et de tout ce qui peut alimenter un système idéologique parfaitement huilé. Pour comprendre le discours, il faut disposer de ce que l’on pourrait appeler une « poétique ».

Or, la doctrine des causes profondes est antipoétique. En cela, elle représente une régression par rapport à la poésie antique. Elle nous empêche de comprendre ceux-là mêmes qui veulent nous tuer. Pire : la doctrine des causes profondes nous induit à penser que la rage insensée, étant le résultat prévisible d’une cause, ne saurait être vraiment insensée. Pire : la doctrine des causes profondes nous conduit au soupçon que nous pourrions nous-mêmes en être la cause.

Après les attentats du 11 septembre 2001, de nombreuses personnes ont considéré que l’Amérique avait eu ce qu’elle méritait. Il y a dix mois en France, on entendait que les caricaturistes de Charlie Hebdo l’avaient bien cherché, que les juifs l’avaient bien cherché. Et on commence déjà à entendre la même rengaine à propos des supporteurs du Stade de France, des gens venus dîner au restaurant ou écouter du rock. De cette manière, la doctrine des causes profondes, qui promeut une certaine forme d’aveuglement, nous enlève jusqu’à l’envie de résister.

Traduit de l’anglais par Pauline Colonna d’Istria

Paul Berman est un écrivain et essayiste américain. Il est notamment l’auteur des Habits neufs de la terreur (Hachette Littératures, 2004) et de Cours vite camarade ! (Denoël, 2006). The New York Review of BooksThe New Republic, ou la revue d’études juives Tablet ont publié ses articles. Historien de la gauche, il en a critiqué les positions à l’égard de l’islam radical, qui sont à ses yeux trop conciliantes. En 2003, il a défendu l’idée de la guerre en Irak, tout en condamnant la manière dont elle a été conduite par l’administration Bush.
En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/11/30/il-n-y-a-pas-de-causes-sociales-au-djihadisme_4820126_3232.html#M6lYHA4FRAXyLQGd.99

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